CALQUES, KINNUIM et DOUBLETS
L'utilisation de noms alternatifs par les familles juives

par James B. Koenig

(article paru dans Zichron Note, vol. XXII, n°2, page 15, mai 2002)

Traduction par Georges GRANER

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Note du traducteur: dans la plus grande partie de ce texte, le mot anglais "name", que nous avons traduit par "nom" doit se comprendre comme un prénom.

 

  A l'occasion d'une recherche, un généalogiste peut rencontrer dans une famille un nom qui lui pose un problème. Imaginons un exemple: supposons que l'arrière-grand-père Abraham est né la même année qu'un autre membre de la famille nommé Kalman. Seraient-ce des jumeaux dont l'un n'apparaît qu'épisodiquement dans les documents ? Ou bien, est-ce la même personne sous différents noms ? Comment se fait-il que la grand-tante Feige est parfois appelée Tsipporah ? Et se peut-il que le cousin lointain Shlomo soit aussi appelé Gottlieb ou Yedidiah dans la correspondance familiale ?

  La compréhension de l'usage de noms alternatifs est au coeur de la généalogie juive.

  En Europe Centrale et Orientale du 18e au 20e siècle, la plupart des juifs ne portaient qu'un seul nom. C'était le Shem haKodesh, ou nom sacré, qui était enregistré à la synagogue peu de temps après la naissance et utilisé dans des circonstances rituelles importantes. En plus, un nom "séculier" était enregistré auprès des autorités gouvernementales. Ce pouvait être le même nom que le Shem haKodesh, peut-être avec une orthographe légèrement différente, pour tenir compte des particularités de la langue locale (par ex: l'orthographe Icik en polonais pour Isaac/Yitzhak).

  Toutefois, souvent, c'est un nom différent qu'on utilisait pour l'Etat-Civil. Ce pouvait être la version en Yiddish du Shem haKodesh (ex: Osher pour Asher). Ou bien, ce pouvait être un nom du langage local.

  Si le nom "séculier" a une signification similaire à (ou plus généralement, reliée à) celle du nom sacré, on dit que c'est un calque.

  Un calque est une traduction. Par exemple, le nom français Bonhomme a essentiellement le même sens que le mot allemand Guttmann, "un homme bon". En Yiddish, Guttmann devient Gutman, et Bonhomme se réduit à Bunem. L'un est un calque de l'autre.

  Le nom hébreu Tuvia/Toviya veut dire "Dieu est bon". Quoique la signification ne soit pas exactement la même, Bunem et Gutman sont des calques de Tuvia/Toviya, dans les documents officiels ou dans la conversation quotidienne.

  En hébreu Tsipporah/Ziporah signifie "oiseau". A partir du mot allemand "vogel", on obtient le nom féminin yiddish Feige/Feyga. Feige/Feyga est un calque de Tsipporah/Ziporah.

  Simcha ("joie" en hébreu) peut être un nom féminin ou masculin. Le mot allemand "freude" signifie "joie" et on en dérive en Yiddish le nom féminin Freyde/Freda et le nom masculin Freydman. Tous deux sont des calques de Simcha.

  Pour les hommes, le Shem haKodesh était presque toujours un nom hébreu. Il y avait environ 100 noms de ce type en usage régulier ou occasionnel en Europe Centrale et Orientale. Les calques étaient typiquement des mots du langage local comme Gutman ou Bunem.

  Le tableau est assez différent pour les femmes. Comme les femmes jouaient un moindre rôle à la synagogue, il était moins significatif de choisir un Shem haKodesh féminin. Très peu de noms hébreux de femmes étaient utilisés régulièrement ou occasionnellement, sans doute pas plus de 40. Pour compenser cette pénurie de noms, un grand nombre de mots de différentes langues européennes devinrent des noms féminins: Sheine/Sheyna, Beile/Beyla, Golda/Golde par exemple. Quelques-uns, comme Feige/Feyga, étaient des calques de noms hébreux.

  La plupart des noms "séculiers" n'avaient aucun rapport de signification avec le nom sacré, qu'il soit masculin ou féminin. Cependant quelques-uns devinrent si étroitement associés à des Shem haKodesh qu'ils devinrent quasiment inséparables. Ces noms "séculiers", différant par le sens du nom sacré mais associés intimement avec lui sont appelés kinnuim (au singulier kinnui). Les kinnuim pouvaient être utilisés dans la vie quotidienne en remplacement du nom sacré.

  Par exemple le nom yiddish Anshel/Anchil provient du nom allemand Anselm, dont la signification est tout à fait différente de celle du nom hébreu Asher. Malgré cela, Anshel/Anchil était si couramment utilisé comme nom "séculier" pour compléter Asher qu'il devint un kinnui d'Asher qu'il remplaçait dans la vie quotidienne. Bien plus, ces noms étaient si étroitement entremelés qu'on les utilisait ensemble, comme un doublet : Asher Anshel (ou Osher Onchil dans un dialecte du yiddish).

  Il faut insister sur le fait que les calques et les kinnuim ne sont pas des diminutifs ou des surnoms. Les diminutifs sont des formes abrégées ou allongées ou modifiées intérieurement d"un prénom. Par exemple, les diminutifs de Yakov (Jacob) comprennent la forme abrégées Yakl, la forme allongée Yakushke, la forme tronquée Kof, la forme décorative Kofman et la forme modifiée intérieurement Yankel. Aucune de ces formes n'est un calque ou un kinnui de Yakov/Jacob.

  Les calques et les kinnuim de certains noms hébreux étaient d'une utilisation si courante que quiconque entendait le kinnui Falk comprenait immédiatement qu'on parlait d'un nommé Joshua.

  Le tableau ci-joint (cliquez ici)donne un certain nombre de ces calques, kinnuim et doublets en usage du 18e au 20e siècle en Europe Centrale et Orientale. Cette liste n'est pas complète. La plupart des noms cités étaient d'usage courant mais certains peuvent n'avoir été utilisés que dans certains pays ou certaines régions. Il y a de nombreuses orthographes autres que celles citées, qui reflètent des variations de prononciations en yiddish et dans les langues locales.

  On remarquera que plusieurs des calques et des kinnuim masculins sont utilisés pour plus d'un nom hébreu. On peut citer: Selig/Zelik ("heureux", "béni"), Zusman/Susman ("homme doux"), Zuskind/Ziskind/Suskind ("doux enfant", sauf peut-être dans le cas de Alexander, où il pourrait provenir de mots signifiant "guerrier victorieux"), Bunem ("homme bon"), et Feyvush/Faybish (voulant dire "lumière", "éclat", "illumination"). Ces kinnuim sont utilisés pour les noms de prophètes bibliques, de chefs religieux, de grands rois et d'autres personnages révérés. A ce titre, ce sont des noms-attributs : ce sont les qualités attribuées à ces personnages honorés qu'on célèbre dans ces kinnuim.

  D'autres kinnuim sont basés sur l'euphonie, une agréable vague ressemblance sonore. Par exemple Mikhaïl Yekhiel ; Menahem Mendel ; Assher Anshel. D'autres encore sont basés sur les attributs animaliers de quatre des fils de Jacob et un de ses petits-fils : Judah le lion, Benjamin le loup, Naftali le cerf et Issachar l'ours plus Ephraïm le poisson.

  Certains noms apparaissent souvent en doublets: Judah Leib et Arieh Leib, Issachar Ber ou Dov Ber, Naftali Hersh ou Hersh Tsvi et Benjamin Wolf ou Wolf Ze'ev proviennent des quatre fils mentionnés plus haut. Shlomo Zalman, Joshua Falk, Hanokh Zundel, Alexander Ziskind, Mikhaïl Yechiel, Asher Anshel, Menahem Mendel, Uri Shraga, Uri Feyvush, Baruch Bendet, Simcha Bunem et Shneor Zalman sont d'autres doublets bien connus.

  Dans quelques cas, on trouve des triplets. Les plus connus sont Uri Shraga Feyvush et Judah Leib Arieh.

  Enfin quelques noms féminins participent à de nouvelles combinaisons de noms. Certaines peuvent avoir des origines multiples mais la plus probable pour Khayena/Halyenna c'est Khaya + Khana/Hannah; Pour Khayetta/Khayeta c'est Khaya + Ester/Esther; Khayasora est Khaya + Sora/Sarah et Maryasha est Myriam + Rachel/Rakheil.

  Les chercheurs peuvent rencontrer une ou plusieurs de ces combinaisons dans leur histoire familiale. Les listes que nous donnons ici ne doivent pas être considérées comme des dogmes mais plutôt comme des guides généraux pour démêler des énigmes ou résoudre des incertitudes. Pour répondre à la question posée au début de cet article, oui, Abraham a Kalman comme kinnui, Feige est un calque de Tsipprah et il se peut qu'ici ou là Shlomo/Solomon apparaisse sous les noms de Gottlieb et Yedidiah aussi bien que sous la forme plus commune de Zalman.